Jack Kerouac et la « beat génération », voila des mots qui ne disent pas grand-chose aux plus jeunes. Pourtant, l’histoire se répète toujours et bien des aspirations de la jeunesse d’aujourd’hui étaient déjà celles de leurs aînés : Recherche de moments intenses. S’échapper de l’enfermement de la société, c'est-à-dire la famille, l’école, le conformisme, les conventions, les codes, l’ennui… L’envie de changer sa vie, la musique, fraternité et liberté, indépendance, création artistique, l’envie d’une nouvelle conception de la vie, l’envie de nouvelles expériences littéraires, de nouveaux idéaux, méditation, fumée, musique, rouler sa bosse.
Jack Kerouac fut une immense idole dans les années d’après guerre.

Jack Kerouac est né en 1922 à Lowell dans le Massachusetts, une cinquantaine de kilomètres au nord de Boston. Petite ville ouvrière soudée entre travail et pratiques religieuses, mais bien loin de l’art et de la beauté. Les parents sont des canadiens français qui ont émigrés aux Etats Unis pour le travail. On parle français à la maison. On s’ennuie.
Son frère Gérard mourut en 1925 et l’image de ce jeune frère perdu très tôt le hantera toute sa vie.
Entre un père devenu peu à peu alcoolique et joueur et une mère un peu falote, Jack Kerouac vit dans son monde intérieur. Il lit beaucoup.
Dés 1939, passion naissante pour le jazz, premiers écrits, premières sorties amoureuses.
Admission à l’université de Columbia, fascination pour la ville de New York, beaucoup de sport, Jack Kerouac était alors un véritable athlète de football américain, présentant bien. On est encore très loin de l’autre Amérique, de l’autre Kerouac.
En 1941, abandon de Columbia. Petits boulots. Un court engagement dans la marine marchande. Sorties avec les filles. Une première expérience homosexuelle. Lente dérive dans les milieux interlopes de New York.
En attente de son ordre de mobilisation mais il est réformé.
Puis rencontre fondamentale avec Allen Ginsberg, le futur grand poète de la beat.
En 1944, une autre de ses rencontres fondamentales, celle avec William Burroughs, un type maigrichon de 30 ans, iconoclaste, grand admirateur de Rimbaud et Baudelaire, qui on le verra sera le roi des histoires sombres, des relations douteuses, n’est-il pas celui qui tua sa femme quelques années plus tard d’un coup de revolver en essayant le coup de Guillaume Tell ?
Premier mariage.
Du superbe athlète qu’il était, en trois-quatre ans Jack Kerouac deviendra alcoolique, drogué, bouffi et de santé fragile. Et totalement tourmenté.
Déjà Jack Kerouac écrit. L’écriture… Jack Kerouac écrit beaucoup et tout le temps, l’écriture est le moyen de dépasser les mystères, toute sa vie Kerouac n’aura cure du succès littéraire, il veut trouver une nouvelle conception de la vie, l’écriture pour percer les mystères de la vie et de la mort, il n’est pas encore sur les routes mais il écrit, il écrit malgré les refus des éditeurs,
En 1946, rencontre avec Neal Cassady. Et avec Neal commence la partie de la vie de Kerouac qu’on peut appeler la « vie sur la route ». Neal Cassady est doté d’une énergie inépuisable, d’un intense appétit de vivre, il est l’Amérique sauvage, celle des anciens pionniers de l’ouest.
La route ? À partir de 1947 ; traversée en tout sens des Etats Unis, autocar, stop, petits boulots, amourettes éphémères, écriture, écriture… (« Sur la route » racontera cette période, Cassady est Dean Moriarty, Kerouac est Sal Paradise) entrecoupées de virées avec les copains, de fêtes et d’alcool, errances initiatiques, la route comme une quête intérieure.
En 1950 paraît « The town and the city », le premier roman enfin publié de Kerouac, ventes très moyennes.
Voyage au Mexique pour retrouver William Burroughs. C’est la première fois que Jack Kerouac sort des Etats Unis, beaucoup de marijuana, premières phobies mystiques, puis retour à New York, il se marie à nouveau, travail sur l’écriture de « Sur la route » récit des voyages et des expéditions avec Neal Cassady.
Le manuscrit est bien accepté en 1952 mais ne sera pas publié.
Nouvelle virée au Mexique chez William Burroughs. Un désastre.
Puis retour chez maman : bière, télé, écriture.
Boulot dans les trains. Bouddhisme, jazz, et toujours les copains. L’écriture.
En 1955 rencontre avec Gary Snider qu’il immortalisera dans « Les clochards célestes » et qui l'initie sérieusement au bouddhisme.
En 1956, Jack Kerouac a 34 ans, tous les voyages ont été effectués, tous les idéaux se sont éteints, Kerouac est face au vide, face à lui-même, face à l’alcool, face à la souffrance, face à l’envie d’écrire aussi, tout se délite et pourtant on est à la veille de ses succès littéraires.
Naissance du rock’n’roll.
Dès 1957 Jack Kerouac se détourne déjà de sa condition naissante de mythe naissant.
En 1959, voyage à Paris et à Londres.
Publication enfin de « Sur la route », très bonnes critiques et à partir de là tout va se détraquer, Kerouac accroché à sa mère et à Lowell comme un naufragé à sa planche de bois, puis enfermé dans sa maison de Northport à Long Island, coupé de ses amis.
Dès 1960, alcool, drogue, la vie de Kerouac semble échapper à tout contrôle, anxiété spirituelle profonde, quelle est la signification de l’existence ?
En 1961, installation à Orlando en Floride mais il ne cesse de revenir à Lowell, obsession, début du déclin physique, un dernier voyage au Mexique, retour, alcool, se retrouver face à soi-même. Et un litre de whisky par jour.
En 1962, installation à Long Island avec sa mère, Jack Kerouac attend que Dieu lui montre son visage.
Jack Kerouac coupé de ses amis, finie l’amitié avec Neal Cassady qui lui continue la route pour se conformer à son personnage de Dean Moriarty de « Sur la route », et déjà une nouvelle génération de bohème qui annonce le mouvement hippie que Jack Kerouac rejette.
En 1966, nouveau déménagement et installation à Cape Cod, avec sa mère.
Achat d’une maison à Lowell, réinstallation avec sa mère.
Et mariage (son 3éme) surprise avec Stella, une amie de jeunesse de Lowell.
En 1968, mort de Neal Cassady, l’Ami, - personnage aussi attachant que tragique - mort comme il avait vécu, épuisé et saoul, Jack encaisse très mal cette disparition.
Alcool, prostituées, tout est de pire en pire, tout pour l’empêcher de trop penser.
Coupé du monde extérieur, amis et contemporains, marmonnant contre tous, le succès commercial de « Sur la route » a travaillé contre lui et donné une image de lui qu’il rejette,
En fait Jack Kerouac ne conciliera jamais son catholicisme et le bouddhisme, Jack Kerouac ne trouvera jamais la solution existentielle à ses interrogations et aux souffrances du monde. Sa vie ne fut qu’attente de la révélation et l’alcool que moyen de ne pas trop penser.
Le 21 octobre 1969, il s'éteint à l'âge de 47 ans à St. Petersburg en Floride. Il avait 91 dollars sur son compte.
Au yeux de beaucoup et de la jeunesse du pays, Jack Kerouac n’était plus grand-chose, ses livres étaient tous épuisés, il ne restait du personnage que le réactionnaire aigri et alcoolique des dernières années, agacé par les mouvements de contre-culture qui se développaient aux Etats-Unis, les hippies notamment, les « beatniks » aussi, contraction-jeu de mots entre beat et spoutnik, ces jeunes gens débraillés et crasseux aux cheveux longs, des voyous disait Kerouac. Un homme pathétique.
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Jack Kerouac est un homme paradoxal, complexe : entre la route et l’appartement de sa mère, Il n’a jamais vraiment trouvé sa place dans la société américaine, tourmenté, déchiré.
Un type « normal » quand il est cet athlète prometteur à Columbia, l’autre, correspond à son côté introverti, méprisant le monde, déprimé, en proie à profondes difficultés de vivre avec la vie, comment donner un sens à la vie devant la mort et la souffrance, il ne trouva jamais la réponse malgré alcool, drogues, mysticisme et écriture.
En anglais beat signifie fatigué, épuisé, écrasé et avec un sens élargi, rejeté de la société, mais beat prendra aussi le sens de beatitude, ou celui du tempo de la musique des jazzmen noirs, la vie comme une grande improvisation à l’image de cette nouvelle musique.
Le mouvement de la Beat Génération est né de la rencontre en 1943-44 entre Jack Kerouac, Allen Ginsberg et William Burroughs. Il ne s’agit pas ici de politique, de faire tomber avec violence les valeurs traditionnelles et culturelles bourgeoises, il s’agit ici de liberté, d’indépendance et de mode de vie, il s’agit de larguer les amarres pour trouver des moments de vie intense, spiritualité et mode de vie alternatif, extase et méditation, sortir de l’hypocrisie, jazz et poésie, écriture et amitié, ne rien posséder, - pervertie par l’alcool, les drogues et le sexe -. La « beat generation » en suite directe de la « lost generation » de Francis Scott Fitzgerald et Ernest Hemingway préfigurera la rencontre entre l’occident (San Francisco) et l’orient (Katmandou) des hippies, puis plus tard des routards et autres soixante-huitards, une génération sacs à dos, larguer les amarres comme la génération Moitessier, mais aussi de tous les courants alternatifs et artistiques d’avant-garde qui suivront.
« Sur la route » changea ma vie dira Bob Dylan. Et celle de beaucoup encore aujourd’hui.
Jack Kerouac dit : « L’âme n’est ni là-haut ni à l’intérieur. C’est un voyageur sur une route ouverte. »
KJF – Décembre 2007